Guayaquil, un essai de Borges sur le destin de l’Amérique latine
Guayaquil, alors capitale du Virreinato de Nueva Granada et ville historique dans laquelle Simón Bolívar et José de San Martín se rencontrent pour consolider l’indépendance de l’Amérique latine, est le titre éponyme d’une nouvelle publié en 1970 à Buenos Aires, recueillie dans l’œuvre El informe de Brodie écrite par Jorge Luis Borges. Rencontre mystérieuse car aucun témoin n’ayant pu assister aux décisions prises entre les deux libertadores, Borges, ne tente pas, intelligemment, de refaire cette discussion, mais imagine un scénario dans lequel deux protagonistes décident duquel des deux aura le privilège de recopier les notes de Simón Bolívar…
Personnages et comparaison historique
L’entrevue se déroule chez le narrateur, un homme issu d’un arrière-grand-père ayant participé aux guerres d’indépendance et historien dont la réputation est établie. «Usted es el genuino historiador. Su gente anduvo por los campos de América y libró las grandes batallas […]» (FR : « Vos gens sont allés par les campagnes d’Amérique et ont livré les grandes batailles […]», dit Zimerman). Certainement illustre dans son métier, il se laisse cependant prendre le dessus et capitule facilement face à Zimerman. «Comprendo ahora que lo que debatimos después fue esencialmente inútil» (FR: « Je comprends maintenant que ce dont nous avons débattu après fut essentiellement inutile »). Zimerman, son interlocuteur a des origines plus modestes. « […], mientras la mía, oscura, apenas emergía del ghetto. » (FR: « […], tandis que les miens, obscurs, émergent à peine du ghetto. ») A la fois perçant et synthétique dans son argumentaire, Zimerman convainc facilement le narrateur. D’où son sentiment de supériorité, et ce doublement vu leur différence de taille (Zimerman est plus petit) et leurs origines respectives, et qui sera perçu dans le reste du récit. La relation entre les protagonistes reste cependant courtoise. Professeur à l’Université de Córdoba, le lecteur peut pourrait ressentir le mérite de Zimerman, étant donné le parcours de vie et la vivacité d’esprit de celui-ci. «En materia bolivariana (perdón, sanmartiniana) […]» (FR : “En matière bolivarienne (pardon, sanmartinnienne) […]”), sachant que le narrateur est argentin.
Est-ce que pour Borges, San Martín a-t-il concédé trop facilement le rôle suprême à Bolívar ? Dans les faits, le général Bolívar, lors d’un banquet, a porté un toast « aux plus grands hommes d’Amérique du Sud : le général San Martín et moi » tandis que San Martín a porté un toast « au Libérateur de la Colombie » en plus de la fin de la guerre. Au milieu du banquet, San Martín, dans le plus grand secret, s’est effacé pour le Pérou, laissant le commandement de ses troupes au général Bolívar.
Style
Dans Guayaquil, la narration est à la première personne et l’histoire est un récit qui s’est déjà déroulé et que le narrateur retrace rétrospectivement. Il n’y a qu’un seul point de vue qui est celui du narrateur. On y trouve, en plus des dialogues, ses sentiments et ses impressions vis-à-vis de son interlocuteur Zimerman. Le narrateur raconte dans un retour en arrière ce qui s’est déroulé dans cette rencontre et cette narration a pour but d’introduire, de développer et de conclure les sentiments du narrateur, en plus de l’intrigue. Ceux de Zimerman se font par l’intermédiaire des dialogues dans lesquels on les devine et aussi par la réception du narrateur face aux propos de ce premier.
Critique
Guayaquil peut être intéressant en tant que latinoaméricain connaissant l’histoire de l’Amérique latine et dont la rencontre entre San Martín et Bolívar intrigue. C’est certainement le sentiment qu’à ressenti Borges avant d’écrire cette nouvelle étant donnée en plus qu’il est argentin et qu’il a su brillement en faire la comparaison dans sa nouvelle. Si on s’intéresse à cette anecdote, qui est finalement un événement historique, l’interprétation de Borges, étant donné les faits historiques, semble particulièrement pertinente. On a l’impression que les sentiments des protagonistes correspondent à ceux qu’on ressenti les deux Libérateurs : sentiment de défaite et reconnaissance pour l’un ; orgueil et respect pour l’autre. Au fond, il est possible de supposer, historiquement, que les relations entre San Martín et Bolívar étaient cordiales malgré la « défaite » du premier et que le fait que les deux ont libéré leur moitié d’Amérique latine impose le respect. Pour comprendre cette nouvelle, il faut connaître l’histoire car sans cet arrière-fond historique, elle n’a que peu de sens.
Conclusion
Personnages antithétiques, comparaison historique, si l’on connaît Borges et ses goûts on peut presque croire qu’il se désigne lui-même comme le narrateur. Références à Schopenhauer et invitation de Zimerman dans sa bibliothèque, lieu auquel l’auteur fait souvent référence, c’est presque lui qu’on croit voir. A penser que le texte lui tient à cœur, Borges à fait une comparaison historique pertinente. Bien que l’entrevue entre San Martín et Bolívar eût duré deux jours, des décision importantes ont dues être faites, peut-être comme les ont suivis le narrateur et Zimerman.
